28 janvier 2010

Un corps pour l'éternité

Dans le dernier numéro paru de La Lettre de la CCL, on peut lire le témoignage qui suit.
Je n'ai pas l'habitude de me plaindre et ce texte permet, sans doute, de mieux comprendre qui je suis.

C'était une belle journée de mai. Le soleil avait dispersé les nuages du matin et je m'étais accordé un repos dominical au milieu des travaux de mon mémoire en communication. Il devait être déposé début juin, mais je savais que j'avais besoin de cette détente.

La journée s'est passée, douce et paisible dans la chaleur d'une amitié partagée.Je reprends vers cinq heures et demi la mobylette pour rentrer et travailler encore un peu dans la soirée.

C'est six jours plus tard que je me suis réveillé sur un lit d'hôpital, incapable de bouger... La première perception que j'ai eue est celle d'un trait lumineux vers mon visage. Je ne distinguais pas ce qui se passait et ne savais où j'étais. J'avais subi trois opérations et nul ne savait dire si je remarcherais un jour.

C'est qu'au soir de ce beau dimanche ensoleillé, j'avais eu un accident. Une voiture m'avait dépassé de trop près et m'avait projeté à 18 m du point de contact. Près de 4 litres de mon sang s'étaient répandus et le SAMU m'avait ramassé presque inconscient. Très vite, j'étais tombé dans le coma.

J'avais un corps. Et je devais venir habiter un autre.J'avais un corps capable de me porter là où je voulais des kilomètres durant. Et je devais m'habituer à rouler ce nouveau corps meurtri, capable seulement de faire bouger cette voiturette de quelques mètres.

Mon corps, au fil de la rééducation, a appris comment bouger, d'abord les mains et les doigts. Merveille que de redécouvrir le plaisir d'écrire ! Mais jamais plus mes b et mes p ne seraient comme avant...

Petit-à-petit, la faculté m'a annoncé que je recouvrerais l'usage de mes jambes, aidé de cannes et d'une prothèse extérieure. Mais, cela, je ne pouvais l'accepter. Et ce corps qui changeait, s'épaississait malgré tous mes efforts, je le trouvais laid et peu attirant. Me regarder dans une glace m'était pénible. Je ne voyais qu'un visage défiguré et la joue rafistolée par la chirurgie.

Pourtant, malgré tous mes rêves qu'il en soit autrement, ce corps devenait mon corps, était mon corps. Ce corps était mon corps et avait toujours été le mien. Simplement, je le retrouvais transformé par un hasard de la vie.

Pour retrouver un sourire et du bonheur, je devais me mettre à l'apprivoiser. Pas facile à vivre. Aidé par une kiné merveilleuse, j'ai réussi à me passer de mes cannes et de cette prothèse qui me gênait tant. Et je me suis mis à reprendre progressivement une vie ordinaire.

Au fond de moi, pourtant, toujours cette impression que jamais personne ne pourrait plus m'aimer tant ce corps me paraissait repoussant.

Jusqu'au jour où la parole inattendue, plus espérée a été prononcée. « Tu es beau et je t'aime ». Était-ce bien possible que cette parole me soit dite, à moi ? Comment accueillir cela. Il se trompe. Et pourtant la force de l'amour a ceci de merveilleux : elle permet de se regarder autrement. Je suis aimé. Je suis aimable.

Certes, ce corps toujours meurtri, et à jamais, me fait encore souffrir. Chaque matin, je ne sais si au soir je ne serai pas douleur physique.

Mais aujourd'hui, peu m'importe. J'ai apprivoisé la douleur, j'en ai fait la compagne de ma vie. Non pas comme les doloristes du XIXe siècle. Non pas comme le moyen d'une sanctification quelconque. Non. Comme un donné de ma vie actuelle que je dois intégrer à tous les aspects de mon existence.

Et je suis émerveillé. Et dans l'action de grâce.

Parce que je suis vivant.
Parce que je suis aimé.
Parce que je suis aimable, tel que je suis... Et dans mon corps.

Je sais que jusqu'au dernier jour j'aurai à remettre souvent sur le métier de ma patience ce corps douloureux.

Mais je crois aussi que c'est dans ce corps que je suis moi et que je suis appelé à la résurrection. Je crois que ce corps ressuscité sera sans douleur. Il est et sera mon corps pour l'éternité.

 

10:45 Écrit par Ben dans Ma vie | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Très beau témoignage Ben. Merci ...

Écrit par : Etienne | 29 janvier 2010

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superbe! Merci Ben, je plussoie : c'est un très beau témoignage. :-)

Écrit par : Paule | 31 janvier 2010

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